Inde, introduction à l’inintroductible

L'énigme indienne

« Voir sortir de la boue, dans le pire des bidonvilles, un homme vêtu de blanc, d’un blanc immaculé, là où en cinq minutes on serait noir de la tête aux pieds, c’est ça l’Inde : la pureté qui pousse sur l’abject. La vie, la mort juxtaposées »

L’Inde, enfin. Nous en avions tant entendu parler, en très bien comme en très mal, tant entendu parler que nous ne savions plus à quoi nous attendre. L’Inde est un pays de contraste c’est certain, qui déchaîne les passions, suscite les réactions les plus vives et les sentiments les plus contradictoires. L’Inde émerveille, l’Inde rend fou, l’Inde fatigue. « Tout geste est rituel et toute parole incantation », nous dit Malraux à son sujet. L’Inde rend malade aussi, disons-le, entre les sempiternelles intoxications alimentaires, la chaleur étouffante, la foule, la pollution, la malaria, le décalage culturel. Peut-on s’attendre à quoi que ce soit si ce n’est à l’imprévu lorsqu’on voyage en Inde ? Pourquoi voyage-t-on seulement en Inde ? Pour « savoir pourquoi » peut-être, surtout. Il nous fallait aller en Inde pour nous assurer que celle-ci existait vraiment, pour faire la part des choses entre le perceptible et le surnaturel.

Comme par enchantement, nous avions mis la main quelques semaines auparavant dans une petite auberge himalayenne sur ce livre consacré aux « Fous de l’Inde », rédigé par l’ancien psychiatre du consulat français de Bombay. Ce dernier dut rapatrier au cours de sa carrière des dizaines de touristes en déshérence, victimes de troubles de la personnalité, voire de perte d’identité. Tant de victimes du « syndrome indien », pour lequel aucun antécédent psychiatrique n’est requis et que seul le retour dans un environnement familier semble être en mesure de conjurer. Un syndrome qui réussit à faire sortir de ses gonds jusqu’à la personne la plus stoïque, la menant ainsi à douter de son propre stoïcisme. Et cette conclusion d’un ancien patient : « Comme si l’Inde rendait raison et harmonie aux fous et déséquilibrait les personnes normales ». Après ces six premiers mois de voyage, on tente une auto-évaluation : sommes-nous normaux, sommes-nous fous ? Et qu’est-ce que la normalité de toute manière? Les dés sont jetés, nous trouverons bien nos réponses à l’aune de notre expérience.

Les quatre extraits cités dans cette introduction sont tirés des « Fous de l’Inde. Délires d’Occidentaux et sentiment océanique », Régis Airault, Petite biblio Payot Psychologie, dans l’ordre p. 73, Malraux p. 73 et p. 193.

Bombay, un(e) port(e) de l’Inde

Après de nombreux démêlés avec l’ambassade indienne à Kathmandou et avoir pris la décision de finalement nous rendre en Inde par avion plutôt que par voie terrestre, ce n’est qu’au dernier moment que nous avons fini par jeter notre dévolu sur Bombay plutôt que New Dehli. Moins de vingt-quatre heures avant le départ, pour être exact. En vue d’arriver à Dehli et au vu des nombreuses controverses que suscite chez les touristes la capitale indienne, nous nous étions mentalement préparés au pire avouons-le. Et autant dire que l’arrrivée à Bombay fût loin d’être l’agression à laquelle on s’était préparé. Là où nous aurions pu imaginer d’immenses gratte-ciels séparant les riches de l’indicible misère inondant ses rues de saleté, nous découvrons en lieu et place une parfaite ville anglaise au milieu d’une ville moderne presque propre, elle-même entourée d’une mer de palmiers. Avec son architecture très élaborée d’un style victorien empreint d’orient, Colaba (la vieille ville de Bombay) est un reflet indien de Carthagena de Indias en Colombie, les couleurs et la musique en moins. Un même rôle historique pour ces deux colonies aux yeux de la vieille Europe : celui de « porte de l’Inde ». Un îlot d’occident sous les tropiques, auquel s’ajoute le romantisme de l’état de ruine de nombreux bâtiments anciens envahis par la végétation.

Nouvel An indien

La compagnie des fantômes du passé est disputée par le raz-de-marée humain fraîchement débarqué de tout le pays pour célébrer le Nouvel An à Bombay. Pour passer le réveillon, nous tentons notre chance au Leopold Café malgré la foule, où nous nous retrouvons bientôt assis-e-s à la table de Kiri et Sampada, un couple indien de l’âge de nos parents ravi de partager la soirée avec nous. « C’est le plus fameux de tous les cafés de Bombay », nous explique Kiri. Il fût ouvert en 1871 par des Iraniens de religion zoroastrienne (par opposition à la population parsie en Inde, qui est de religion musulmane), qui furent nombreux à arriver dans la région à cette époque pour ouvrir commerces et « Irani cafés ». Une institution française, phare de la Mitteleuropa qui bat son plein en Autriche à cette même époque, réinventée dans les mains d’adorateurs du feu mazdéen. Cela aurait fait l’affaire de Nietzsche, c’est certain*. Quant au roi Leopold de Belgique, nous n’avons toujours pas compris ce qu’il venait faire là au milieu.

Alors que la nourriture est servie et que les capsules de Budweiser volent au-dessus de nos têtes, Kiri nous raconte l’histoire des attaques terroristes qui eurent lieu dans ce même café le 26 novembre 2008, d’où les impacts de balle et de grenade encore bien visibles sur les vitres et au plafond. Bon appétit et bonne année. Plusieurs attaques avaient été menées conjointement lors de cette opération islamiste, notamment à la gare centrale et au Taj Mahal, hôtel de luxe situé deux rues derrière, emportant 175 vies et en mutilant 300 autres. À peine arrivé-e-s que nous mettons déjà les pieds au milieu des problématiques qui scindent la société indienne depuis plus d’un siècle**. Sur ces entrefaites, nous partons nous noyer dans la marée humaine qui se tient autour du monument de la porte de l’Inde, sobre et passive comme seuls les Indiens en ont le secret. Des millions d’yeux rivés sur la mer d’Arabie en attendant que les feux d’artifice ne viennent illuminer le ciel.

*Nietzsche a fait du prophète de l’antique religion perse Zoroastre, ou Zarathoustra, le porte-parole de sa pensée philosophique dans son ouvrage le plus célèbre, « Ainsi parlait Zarathoustra » (1883-1885). Pour en apprendre plus sur la religion zoroastrienne, c’est par ici.

**L’animosité indo-musulmane ne date pas d’hier. Celle-ci a été considérablement attisée par la mise en place de la ligne Radcliffe, que les Anglais tracèrent  pour séparer les populations hindouistes et musulmanes en vue de leur octroyer leur indépendance, qu’ils obtinrent le 15 août 1947. Cet acte se solda par la scission de l’Inde, du Pakistan et du Bangladesh. L’Inde pour les hindouistes, le Pakistan (le “Pays des purs”) et le Pakistan oriental (Bangladesh) pour les musulmans. Hélas, son placement très arbitraire (entraînant dans les deux sens le déplacement de 12 millions de personnes) et ne tenant aucun compte des problématiques géopolitiques et ethniques inhérentes à la région du Penjab (berceau de la religion sikhe qui fut sacrifiée à cette occasion sans aucun état d’âme) eut des conséquences catastrophiques (près d’un million de morts) dont les répercussions se ressentent encore aujourd’hui. Une fois la frontière tracée à la va-vite et  à main levée, Cyril Radcliffe s’enfuit par avion le front couvert de sueur, sans doute bien conscient d’avoir généré l’un des plus importants désastres humanitaires du 20ème siècle. En ce sens, ce tracé de frontière nous ramène à la découpe de la vallée du Fergana par Staline en Asie centrale (dont nous avions parlé dans cet article) ou à la ligne Durand en Afghanistan, autre méfait britannique.

Temple du feu zoroastriens dans les rues de Mumbai

Colaba, une Londres tropicale

Nous nous réveillons sobres le premier jour de l’an, ce qui constitue le début d’année le plus agréable depuis bien des années. On part bientôt en quête d’un petit-déjeuner dans les ruelles de Colaba, où nous découvrons une version exotique de Londres avec ses magasins de produits de luxe occupant tout l’espace, ses restaurants hors de prix. On peut marcher des heures avant de mettre la main sur un véritable bar ou un supermarché. Amplement le temps de mourir de faim et de soif, à tourner en rond entre les boutiques de montres, de bijoux, de tapis pakistanais ou de statues hindouistes. Un immense tournoi de cricket se déroule dans les parcs qui aèrent le centre-ville, nous ne sommes pas les seul-e-s à commencer l’année du bon pied.

Nous finissons par établir notre quartier général au Bagdadi Café, un petit restaurant situé dans une rue de traverse oubliée des touristes où nous nous familiarisons avec la nourriture indienne. Peinture jaune défraîchie, ventilateurs usés au plafond faisant virevolter les barbes et les turbans des serveurs. Paneer, naans dégoulinants de beurre, biryanis exquis et graines de cumin mentholées pour rafraîchir l’haleine en guise de dessert. Et n’oublions pas les masala dosas, qui sont à l’Inde ce que le dal bhat est au Népal : son pain quotidien. Il s’agit d’une sorte de grande crêpe enroulée autour d’un délicieux curry de pomme de terre et servie avec deux petits bols contenant l’un un chutney de noix de coco et l’autre un sambar, le tout se mangeant à peu près à n’importe quelle heure du jour.

Shatrapati Shivaji Museum

Puis c’est assez naturellement que nos pas nous mènent au Shatrapati Shivaji museum, ce nom en apparence si hermétique qui affuble également la gare de Colaba et qui leur est donné par le héros qui réunifia le premier empire hindouiste post-hégémonie islamique au 17ème siècle, l’Empire marathe. Ce musée est l’une des institutions culturelles faîtières de l’Inde moderne. Le bâtiment a fière allure, au milieu de son parc fleuri. Au premier regard nous croyons avoir en face de nous un chef d’œuvre de l’architecture victorienne, puis lorsque le regard s’attarde sur la façade commencent à apparaître d’autres détails, plus exotiques. Une touche de Taj Mahal, les voûtes pointues à l’indienne, piliers de roche aux gravures reprises des canons du Rajasthan et la coupole au sommet, pas tout-à-fait hémisphérique, musulmane, inspirée par l’immense mausolée de Gol Gumbaz à Bijapur. Un harmonieux mélange d’éléments occidentaux et orientaux qualifié d’ « indo-sarrasin », savamment assemblé par l’architecte George Wittet, à qui l’on doit de nombreux autres monuments de Colaba telle la porte de l’Inde. Beaucoup de ces bâtiments de la vieille ville de Colaba figurent sur la liste des sites UNESCO. Ici la première pierre avait été posée en 1905 par le prince de Galles, futur Georges V roi d’Angleterre. La construction était achevée en 1914, mais il a fallu attendre 1922 pour célébrer son inauguration : le bâtiment a d’abord servi de centre d’accueil pour enfants et d’hôpital durant la Première guerre Mondiale, puis toujours d’hôpital pendant la terrible épidémie de grippe espagnole qui sévit de 1918 à 1920 (avec près de 18,5 millions de mort, soit 6% de sa population, l’Inde fut le pays le plus durement touché par cette épidémie).

Des ruines en noir et blanc : à l’origine de l’archéologie indienne

Deux expositions de choix nous sont proposées ici, nous offrant une savoureuse introduction à l’univers indien. La première est consacrée à la découverte des trésors archéologiques du Karnataka, une région que nous nous apprêtons justement à écumer pour ses fabuleux vestiges, et la seconde aux femmes révolutionnaires qui ont milité pour leurs droits et l’égalité des sexes tout au long du 20ème siècle. La première constitue une balade romantique en noir et blanc à travers les ruines de Hämpi, de Badami, Pattadakal, d’Ellôra et d’Ajanta telles que les découvrirent les missions organisées chaque année par le vice-roi des Indes. Leur objectif était d’en dresser les relevés, une mission que l’invention de la photographie contribua grandement à faciliter. Un inconvénient de taille toutefois avec ce nouvel outil : le matériel photographique était terriblement encombrant (tripodes, caméras, chambres noires portatives, feuilles de glace et tous les produits chimiques nécessaires au développement). Pas moins de 16 dromadaires furent nécessaires pour transporter le tout lors de l’expédition que mena Thomas Biggs en 1855, par exemple. Mais l’effort payait car ces premiers clichés en noir et blanc, c’était également une opportunité de devenir riche et célèbre en faisant connaître ces royaumes oubliés, songes orientaux, à une Europe qui ignorait presque tout de leur existence à travers diverses expositions et conférences dans les grands musées des capitales.

L’Inde au féminin

Quant au militantisme féminin, l’exposition est dédiée à la première curatrice du musée. Le hasard voulut que cette exposition se présente précisément au moment où nous étions en train de lire la biographie de Meena, une héroïne (sans jeu de mot) du combat féministe en Afghanistan, fondatrice du parti RAWAZ, partie en guerre à la fois contre les fondamentalistes et les communistes, assassinée en 1987. Ses revendications étaient les mêmes que celles de ces 36 femmes dont la vie est retracée au sein de l’exposition : accès à l’éducation et aux soins, à une activité professionnelle indépendante, au droit de vote, interdiction du mariage de mineurs, suppression des dotes et abolition de la satî*, pour ces dernières. Dans la biographie de Meena comme dans la vie de ces femmes, une idée revient toujours : celle de la lecture comme arme, pour élargir la conscience, pour accéder à l’interdit et ouvrir la porte de la pensée indépendante. Dans un cas comme dans l’autre, le changement vint de familles aisées adoptant une vision occidentale progressiste de la société et soucieuse d’offrir une éducation à ses filles comme à ses fils. C’est peut-être du reste l’un des seuls aspects positifs qui découlera de la présence britannique en Inde, au milieu d’un tourbillon d’atrocités et de racisme.

*La satî est un antique rituel hindouiste voulant que la femme s’immole sur le bûcher funéraire de son défunt mari.

Les missionnaires écossais furent les premiers à ouvrir des écoles pour filles en Inde – hélas à des fins de prosélytisme, ce qui ne pouvait suffire à générer de véritable changement. C’était au peuple indien de s’approprier cette cause, et ce sont ces femmes en premier lieu issues des plus hautes castes, des brahmines, qui démarrèrent la lutte contre l’oppression. Elles firent face avec une immense bravoure à l’ostracisme et aux menaces de mort pour ouvrir des écoles pour filles et des refuges pour veuves. Le défi était de taille : il était dit qu’offrir une éducation aux femmes portait malheur. Les jeunes filles n’étaient donc pas scolarisées, mariées bien trop tôt à des hommes beaucoup plus âgés dont de surcroit la mort leur était reprochée par pure superstition, comble de l’injustice. Dans la ville la surpopulation, le manque d’hygiène et la pollution due à l’essor des grandes industries engendraient de graves problèmes sanitaires, auxquels venaient se greffer les épidémies de choléra, la dysenterie, les épidémies de grippes et la peste. Face à ces défis multiples le système de castes constituait un véritable obstacle : personne ne voulait aller dans les hôpitaux ouverts par les Anglais, par peur de se retrouver dans la même pièce, voire pire, dans le lit voisin d’une personne de caste inférieure. De même, une infirmière d’une caste donnée n’avait pas le droit de traiter un patient issu d’une autre caste. Conséquence logique de cette aberration, les gens ne se rendaient plus à l’hôpital que pour y mourir, après avoir franchi le point de non-retour dans leur état de santé, ce qui conférait aux hôpitaux une sinistre réputation de mouroir. Les femmes ne pouvaient devenir docteures, et ne pouvaient être suivies par des hommes lors de leur grossesse et de leur accouchement. Elles étaient donc livrées à elles-mêmes avec tous les risques que comporte la grossesse, alimentant ainsi une mortalité galopante. Ébranler le fondement d’une situation aussi compliquée a nécessité la mise en place d’efforts colossaux ; les actrices de ce changement ont montré un engagement philanthropique sans faille.

Les noms de toutes les femmes présentées dans l’exposition liées par leurs combats

L’île d’Elefanta

Il est dit qu’une visite de Bombay n’est pas complète sans un passage sur l’île d’Elefanta, où se trouve un ensemble de temples hindouistes sculptés dans la roche voilà plus de 1000 ans. Nous embarquons à la porte de l’Inde, un arc de triomphe massif de style « indo-sarrasin » aux voûtes pointues réunies par d’élégants moucharabiehs, sous lequel passa le dernier régiment de soldats britanniques à quitter le territoire indien en 1948 après la proclamation de l’indépendance. Du large, une mer de gratte-ciels dépasse du voile épais de pollution et d’humidité qui masque l’horizon. Une jungle de béton et de métal dans laquelle ne poussent ni bananes, ni mangues, ni noix de coco. Sept millions d’années après avoir quitté le confort et la sécurité des arbres, une poignée d’hominidés unis par la globalisation ressentit le besoin de reprendre de la hauteur, de se réfugier loin du sol, de redonner plus de liberté à son côté primate. Oncle Vania serait fier*. À moins qu’il ne préconise cette fois « back to the ground », toujours rétrograde. L’île n’apparaît qu’au dernier moment, colline massive recouverte de jungle et baignée d’une eau opaque et dégoûtante. Jonchée de déchets, elle est traversée par une allée de boutiques où se pressent les touristes indiens et où des macaques galeux volent à tour de bras pour narguer les vendeurs, toutes canines dehors. On se retrouve marri devant le grand portail métallique barrant l’accès aux grottes, fermées pour aujourd’hui. Nous ne reviendrons d’Elefanta qu’avec l’amère satisfaction d’avoir visité un haut-lieu historique, la première île qu’apercevaient peut-être les navires britanniques en route vers la porte de l’Inde après leur longue traversée depuis la péninsule arabique.

*Il s’agit d’un personnage culte dans le livre « Pourquoi j’ai mangé mon père » (Roy Lewis, 1960), qui interroge avec beaucoup d’humour la notion de progrès en plaçant le synopsis à l’origine de l’humanité, quand les singes quittèrent les arbres et amorcèrent notre naissance.

Article précédent

Prochain article